Chapitre premier
Comment on invente un village
Au printemps 1971, y'avait pas de Chimoubongo. Y'avait un chemin de bûcheux, un coude dans une crique, quarante et un hectares de pin blanc que personne s'était donné la peine de couper, pis un autobus scolaire avec les bancs arrachés.
L'autobus appartenait à Alphonse-Réal Bougie, trente-quatre ans, de Trois-Rivières, qui s'était fait demander de sacrer son camp de quatre communes dans deux provinces. Pas pour du criminel. C'est juste qu'après quelques mois dans sa compagnie, le monde gardait une chandelle allumée pour des raisons qu'y étaient pas capables d'expliquer.
Huit autres personnes étaient avec lui. Leurs noms sont sur la pierre à côté du bureau de poste. Y'avait aussi le chien, qui s'appelait Motion, parce qu'Alphonse-Réal insistait que chaque vote en avait besoin d'une.
“Un village, c'est pas une place. C'est une gang de monde qui se sont entendus pour continuer à se présenter. Les arbres avaient déjà un village. On a juste demandé pour embarquer.”
Alphonse-Réal Bougie, 1971Le Vote
La nuit du 2 juin 1971, ils ont tenu ce que la charte appelle encore Le Vote. Ça a duré onze heures, pour deux points.
Point un : est-ce que ça va être un village ? Adopté, neuf à zéro. Motion s'est abstenu en s'endormant, ce que la charte enregistre comme une abstention formelle, et c'est pour ça que s'abstenir à Chimoubongo s'appelle encore faire une Motion.
Point deux : comment on l'appelle ? Ça a pris les dix heures et demie qui restaient. Vers quatre heures du matin, Alphonse-Réal a dit le mot Chimoubongo. Personne a demandé ce que ça voulait dire. Tout le monde a voté oui. Depuis cinquante-cinq ans y répond la même affaire : « Ça veut dire ça. » Pis là y fait un geste vers tout.
Le village apparaît sur les cartes d'Hydro pis une brochure touristique de 1978, mais pas au répertoire provincial des municipalités. Il a arrêté de contester pis considère ça comme une caractéristique. La malle rentre. Ça, ç'a toujours été le vrai test.